15
Sweeney se leva peu après 3 heures du matin. Elle traversa l’appartement obscur sans trébucher, sans hésiter. Elle avait l’air absent et son cœur battait de façon régulière.
Elle se posta devant le tableau inachevé. Elle inclina la tête sur le côté, comme attentive à une voix intérieure.
Avec des gestes lents, l’artiste prépara une couleur en utilisant un pigment brun-rouge, qu’elle fonça en y ajoutant du noir. Quand la teinte se rapprocha de celle, profonde et lustrée, du vison, la jeune femme se mit à peindre. Elle représenta, avec minutie, une chevelure sombre étalée sur un tapis beige clair, tel un éventail ouvert.
L’expression fut plus difficile à rendre. Sous son pinceau apparurent un beau visage devenu terreux, des yeux noirs rendus vitreux par la mort, une bouche aux lèvres flasques, maculée de sang.
Le jour se levait quand elle nettoya ses brosses. Elle reboucha ses tubes de couleur puis regagna son lit aussi silencieusement qu’elle l’avait quitté.
Lorsque Sweeney se réveilla, le soleil inondait la chambre. La jeune femme était ramassée sur elle-même, les bras serrés autour du corps, cherchant inconsciemment à conserver sa chaleur interne. La crise s’annonçait plus violente que jamais : elle frissonnait au point de faire trembler le lit.
Elle avait besoin de Richard !
Son réveil, éclaboussé de soleil, indiquait 10 h 38.
Pourquoi Richard n’avait-il pas téléphoné ? Il était convenu entre eux qu’il l’appellerait si Sweeney ne donnait pas de nouvelles.
— Richard ! souffla-t-elle d’une toute petite voix, comme s’il pouvait l’entendre.
Du calme, se raisonna-t-elle. Elle craignait simplement de ne pas réussir à se réchauffer. Mais d’instinct, elle savait qu’elle se sentirait mieux dès qu’elle entendrait la voix de son ami.
Sweeney souleva le téléphone sans fil, posé sur sa table de nuit. Elle se souvint tout à coup du tableau ! Plus elle approchait du but, plus elle avait froid. Elle avait dû peindre le visage de la victime durant la nuit ! Autrement, pourquoi aurait-elle grelotté ?
Sweeney allait découvrir l’identité de la victime…
Elle sortit de son lit et gagna son atelier en chancelant. Elle avait de la peine à coordonner ses mouvements, mais il fallait qu’elle sache, sans plus tarder ! Chaque seconde comptait ! Richard restait persuadé qu’elle représentait ces personnes après leur mort, or Sweeney n’en était pas certaine. Une première crampe lui cisailla la cuisse, comme elle arrivait devant la toile. Elle resta figée, pantelante. Le sang battait à ses tempes, et elle tremblait si fort qu’elle dut serrer les dents pour éviter qu’elles ne s’entrechoquent.
— Candra !
Sweeney fixait sa peinture en s’efforçant de croire qu’elle ne découvrait là qu’une ressemblance avec la morte. Candra avait pris une telle importance dans sa vie, ces derniers temps… Il se pouvait que Sweeney ait cru la voir dans le visage d’une autre.
Hélas, non. Ce portrait était d’une exactitude affolante. Il possédait cette qualité surréaliste des œuvres de Gehard Richter. Or Sweeney se savait bonne portraitiste.
Candra.
— Oh, mon Dieu, mon Dieu ! s’exclama-t-elle.
Elle ne connaissait pas le numéro personnel de Mrs Worth. Il ne figurait pas dans l’annuaire. Candra devait se trouver sur son lieu de travail. Sweeney courut vers le téléphone, composa le numéro de la galerie. Elle entendit sonner six fois, après quoi le répondeur prit le relais. La jeune femme raccrocha, frustrée. Elle tremblait comme une feuille. Le combiné lui tomba des mains. Elle se baissa pour le ramasser et s’écroula, sans force, sur la moquette.
En chutant, Sweeney avait heurté l’appareil téléphonique, dont un coin lui était rentré dans les côtes. Elle réussit à s’asseoir, cala le téléphone sur ses genoux et composa le numéro de Richard.
L’une des assistantes du milliardaire prit la communication, d’une voix curieusement étouffée.
— C’est S-S-Sweeney. Richard est là ?
— Je suis navrée, miss Sweeney, mais il ne travaillera pas aujourd’hui.
La jeune secrétaire hésita.
— Mrs Worth – Candra – a été assassinée.
— Oh, non ! gémit Sweeney, pleurant presque.
— La femme de ménage a trouvé le… le corps ce matin. Mr Worth est actuellement au poste de police.
Sweeney pleurait pour de bon, à présent. Elle déglutit, avant de conclure d’une voix enrouée :
— Dites à Richard que j’ai appelé.
— Je n’y manquerai pas, miss Sweeney, dès que possible.
Ainsi Richard avait-il vu juste. Sweeney ne pouvait influer sur le destin de ses semblables. La jeune femme remonta ses jambes sous son menton et se mit à sangloter. Il lui semblait absurde d’avoir des visions prémonitoires et de souffrir ainsi d’hypothermie, si elle n’avait pas la capacité de sauver qui que ce soit.
Une crampe lui cisailla la cuisse droite, qu’elle dut masser plusieurs minutes avec vigueur. Puis elle roula sur le sol, vidée de son énergie.
Elle avait besoin de chaleur ! Richard n’allait pas lui venir en aide aujourd’hui. Il était toujours – sur un plan légal – le mari de Candra. Sans doute était-il en train de répondre aux questions des enquêteurs de police, voire d’identifier le corps de la défunte. Sweeney s’interdit de l’appeler sur son téléphone portable. Elle allait devoir s’arranger seule de son problème.
La couverture électrique ne servait à rien. De même que la douche ou le café brûlants. Elle décida de s’immerger dans un bain très chaud, afin de transpirer.
Elle rampa jusque dans la salle de bains, avançant par à-coups, tel un animal blessé. Ses jambes et ses bras lui obéissaient à peine, son cerveau fonctionnait au ralenti. Elle ouvrit le robinet d’eau chaude au maximum. Un vestige de bon sens l’amena tout de même à ajouter un peu d’eau froide. Une immersion prolongée dans un bain trop chaud risque de provoquer une crise cardiaque. Sweeney se devait de rester vigilante.
La jeune femme s’agenouilla devant la baignoire, mit ses mains glacées sous l’eau pour les réchauffer. Elle entra tant bien que mal dans son bain, sans prendre la peine d’enlever son pyjama. La sensation de chaleur lui procura un soulagement inouï. Sweeney regarda ses pieds à travers l’eau claire. Ses orteils étaient blancs, et ratatinés par le froid.
Elle s’immergea jusqu’au menton. Ses cheveux flottèrent autour de ses épaules et les tremblements qui agitaient son corps formèrent des vaguelettes qui allèrent mourir contre l’émail. Faites que cela soit efficace ! songea-t-elle, se surprenant à prier. Si elle ne parvenait pas à vaincre sa sensation de froid, il lui faudrait appeler des secours. Sans doute aurait-elle déjà dû le faire, mais elle ne pouvait se résoudre à prendre la situation au sérieux.
Sweeney sentit tout à coup qu’elle se réchauffait. Le processus fut lent, la chaleur de l’eau s’insinuant peu à peu sous sa peau. Ses crampes l’avaient épuisée. Elle posa la tête contre le bord arrondi de la baignoire, veillant à ne pas s’assoupir. En effet, le retour à une température normale s’accompagnait chaque fois d’une sensation d’endormissement.
Une vingtaine de minutes plus tard, ses doigts et ses orteils rosirent, et des plis se formèrent à la surface de sa peau. Sweeney vida un peu la baignoire, rajouta de l’eau chaude. Ses pensées se tournèrent alors vers Candra et elle se mit à pleurer. Jusqu’à ce qu’elle la surprenne avec Richard, la directrice de la galerie Worth s’était toujours montrée aimable avec elle. Elle avait eu une influence positive sur la carrière de Sweeney, et n’avait pas ménagé sa peine pour promouvoir son œuvre.
La plasticienne déplorait qu’elles fussent restées sur une mauvaise impression. Elle ne regrettait bien sûr pas d’avoir noué des liens amoureux avec Richard, mais le moment était particulièrement mal choisi. Si le divorce des Worth avait été prononcé, si Candra n’avait pas eu à se plaindre de l’arrangement financier…
Sweeney n’osa prolonger davantage sa station dans le bain. Elle ouvrit le siphon, se remit debout, tremblante. Ses muscles avaient comme ramolli. La jeune femme enleva son pyjama dégoulinant et l’accrocha à la barre du rideau de douche pour qu’il égoutte. Se sécher lui demanda un énorme effort. Elle dut s’asseoir sur le couvercle des toilettes pour finir d’essuyer ses jambes et ses pieds.
Elle enroula ensuite une serviette sur ses cheveux mouillés, tel un turban, et tituba jusqu’à son lit. La couverture électrique était toujours branchée. Sweeney se glissa, nue, entre les draps délicieusement chauds. Elle s’endormit presque aussitôt, parfaitement détendue.
L’inspecteur Joseph Aquino avait une forte carrure, le regard vif, et une bonne figure, qui incitait aux confidences. Plus pugnace que son collègue, l’inspecteur H.E. Ritenour, quant à lui, était un garçon mince aux cheveux pâles et coupés en brosse. Il avait pour habitude de dévisager les suspects de ses yeux bleus translucides, afin de les déstabiliser.
Richard, pour sa part, ne trahissait aucun trouble, misant sur son expérience de Ranger pour déjouer les stratagèmes grossiers du policier. Le milliardaire se demanda combien de temps l’inspecteur allait le toiser, tout en s’amusant secrètement de cette tactique classique.
Les enquêteurs avaient sonné chez Richard le matin même, pour lui apprendre la mort de Candra. L’homme d’affaires était le principal suspect. Il avait aussitôt prêté son concours aux policiers et répondait à présent à leurs questions.
Il y avait bien longtemps que Richard Worth n’aimait plus Candra. Au cours de leur dernière année de mariage, il l’avait même haïe – sans pour autant souhaiter sa mort. Il tenait juste à ce que cette femme sorte de sa vie. Voilà qui était fait, et de façon radicale. Le monde change, après la disparition d’un être cher, et l’on doit s’arranger de cette modification brutale et sans appel.
Le divorce des Worth n’ayant pas encore été prononcé, Richard dut effectuer les démarches légales. Il identifia le corps de sa femme. Il avait déjà vu des morts, mais dans un contexte militaire. L’assassinat de Candra le prenait au dépourvu. Richard avait vécu dix ans avec elle, et même s’ils n’avaient pas été heureux ensemble, il l’avait aimée – au début, du moins. Il se désolait à présent qu’elle eût perdu la vie dans des circonstances aussi tragiques.
Il téléphona à ses beaux-parents. Mr et Mrs Maxson avaient quitté Manhattan suite à un revers de fortune. Aujourd’hui, ils habitaient un ranch à Ithaca. Leur fille s’était toujours refusée à y passer la nuit, jugeant cette demeure trop humble à son goût. Richard, pour sa part, considérait la maison de ses beaux-parents comme très confortable. Mais Candra, qui, contrairement à l’homme d’affaires, avait grandi dans le luxe, avait une échelle de valeurs différente.
Vu les circonstances, Richard laissa les Maxson choisir le lieu de la sépulture, ainsi que les modalités du service funéraire.
Le milliardaire n’avait pu circuler dans sa maison sans escorte policière. On avait de même écouté ses conversations téléphoniques. Il s’était raisonné, sachant que les inspecteurs faisaient leur travail. De plus, quand une femme est assassinée, le mari ou l’amant s’avèrent coupables dans la plupart des cas. Candra et Richard avaient engagé une procédure de divorce, ce qui rendait l’homme d’affaires d’autant plus suspect. Aussi conserva-t-il son calme, même quand on l’emmena au poste de police, où on le pria de s’asseoir dans une salle d’interrogatoire – une pièce exiguë, pourvue de trois chaises inconfortables et d’une table branlante.
On lui lut ses droits, puis on lui demanda s’il souhaitait prévenir son avocat.
— Non, répondit-il, surprenant les deux policiers.
— Vous désirez un verre d’eau, une tasse de café ? s’enquit l’inspecteur Ritenour.
Richard déclina également cette offre.
Il réussit à masquer son amusement. Il connaissait la technique : proposez à boire au suspect, qui bientôt aura envie d’uriner. Ne l’autorisez pas à se soulager. Et posez-lui les mêmes questions, peut-être formulées différemment, tandis que sa vessie le met au supplice.
Il chercha la position la moins inconfortable sur le siège sournois qu’on lui avait octroyé. Il avait le sentiment qu’on avait scié les pieds de devant, afin que la personne interrogée ne puisse rester assise sur la chaise sans glisser. Il posa fermement les pieds sur le sol, et ne les bougea plus.
Ritenour commença l’interrogatoire.
— D’après la femme de ménage, Mrs Worth et vous étiez en train de divorcer.
— C’est exact, acquiesça-t-il d’un ton neutre. Nous sommes séparés depuis un an.
— Un divorce est une expérience pénible. Je le sais, j’ai divorcé deux fois, déclara l’inspecteur.
— Ce n’est pas plaisant, effectivement.
— C’est déstabilisant, renchérit Ritenour. D’autant que vous aviez beaucoup à perdre dans l’histoire, n’est-ce pas monsieur Worth ?
— À quel égard ?
— Vous valez une fortune ! Votre femme pouvait profiter du divorce pour vous dépouiller de biens acquis par votre travail. À moins que vous ne vous soyez protégé dès le départ. Mais vous étiez relativement pauvre quand vous avez épousé Candra, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Il semblait donc inutile de faire rédiger un contrat de mariage.
— Messieurs, déclara calmement Richard, vous voulez sans doute savoir si je m’exposais à perdre la moitié de ma fortune suite à cette rupture. La réponse est non. Au moment de notre mariage, mes beaux-parents étaient très riches. Le père de Candra a tenu à ce que nous nous marions sous le régime de la séparation de biens. Charles Maxson avait pour intention de protéger son argent – contre moi – en cas de divorce. Or cet arrangement était valable dans les deux sens. Mon épouse gardait ce qui lui appartenait. Et réciproquement. Candra ne pouvait prétendre à rien.
Le bref regard qu’échangèrent les deux inspecteurs n’échappa nullement à Richard. Dans l’hypothèse où ils le considéraient comme suspect, la cupidité cessait d’être un mobile.
— Vous avez une copie de ce document, je suppose ? s’enquit Ritenour.
— Elle est entre les mains de mon avocat, Gavin Welles. L’avocate de Candra, Olivia Yu, en possède également un double.
Les policiers notèrent les deux noms.
— La femme de ménage affirme que Mrs Worth et vous aviez des difficultés à conclure un accord.
Cette dame a décidément la langue bien pendue, songea Richard.
— Candra n’était pas satisfaite de la somme que je lui offrais, déclara-t-il. Elle voulait plus. Cela a créé des dissensions entre nous, mais mon épouse a fini par accepter mes conditions. Nous avions rendez-vous avec nos avocats aujourd’hui, à 13 heures, pour signer le protocole.
Richard consulta sa montre – il était plus de 14 heures. Il n’avait pas annulé le rendez-vous avec Gavin, mais celui-ci devait connaître la nouvelle à présent, ainsi qu’Olivia Yu.
Candra ayant approuvé les modalités de l’accord financier, les policiers se voyaient donc privés d’un nouveau mobile. Ils parurent rêveurs.
— Aviez-vous une clé de l’appartement de votre femme ? demanda l’inspecteur Aquino, qui prenait la parole pour la première fois depuis le début de l’interrogatoire.
Richard secoua la tête en signe de dénégation.
— Non. Cela aurait été impensable. Je ne suis jamais allé chez elle.
— Jamais ?
— Jamais.
C’était là une déclaration ferme et définitive. Richard se doutait que les enquêteurs espéraient retrouver des fibres provenant de ses vêtements chez Candra. Il précisa la question.
— Ma femme est venue plusieurs fois chez moi, récupérer des affaires, mais je n’ai jamais mis les pieds dans son appartement.
Les policiers masquèrent leur déception. Même s’ils retrouvaient des fibres provenant des habits de Richard dans l’appartement de Candra, il y aurait une explication à cela. Tout ce que le milliardaire leur avait affirmé était aisément vérifiable.
— Votre épouse n’était pas avare de ses charmes, reprit Joseph Aquino. Étiez-vous jaloux de ses nombreux amants, monsieur Worth ?
Richard ne put se retenir de rire. Un rire sinistre.
— Non !
— Quand elle a demandé le divorce…
— C’est moi qui ai entamé cette démarche.
— Vous ?
Nouvel échange de regards.
— Et pourquoi cela ?
Richard n’avait jamais confié à quiconque la raison de sa séparation soudaine et définitive d’avec Candra. Sweeney connaissait ce motif, mais seulement parce qu’elle avait assisté à la dernière dispute des deux époux. L’homme d’affaires ne tenait pas à charger Candra, notamment à propos d’une histoire qui risquait de revenir aux oreilles des Maxson.
— Je ne voudrais pas que ses parents l’apprennent, déclara finalement Richard. Cela les blesserait.
— Apprennent quoi, monsieur Worth ?
— L’année dernière, j’ai découvert que Candra avait avorté. Ma femme m’avait caché sa grossesse.
Les inspecteurs froncèrent les sourcils.
— J’imagine que cela vous a déplu, hasarda Joseph Aquino.
Richard lui lança un regard incrédule.
— Plutôt, oui, admit-il, sarcastique. Notre mariage battait déjà de l’aile, à l’époque. J’ai mis Candra dehors. J’ai fait changer les serrures de la porte d’entrée. Et j’ai engagé une procédure de divorce dès le lendemain.
— Vous lui en vouliez encore, à l’heure de sa mort ?
— J’étais resté amer.
— Où étiez-vous hier soir, monsieur Worth ?
— J’avais un dîner d’affaires au Four Seasons.
Encore une information aisément vérifiable.
— À quelle heure avez-vous quitté le restaurant ?
— À 22 h 30.
— Où êtes-vous allé à ce moment-là ?
— Chez moi.
— Vous étiez seul ?
— Oui.
— Avez-vous passé des coups de fil ? Parlé à quelqu’un ?
— Non. J’ai travaillé, consulté mes messages e-mail, ce genre de chose. Mon ordinateur aura enregistré l’heure de ces opérations.
— À quelle heure avez-vous arrêté de travailler, monsieur Worth ?
— Après minuit et demi, je pense.
Richard n’avait pas la moindre idée de l’heure à laquelle les policiers situaient l’assassinat de Candra. Quelqu’un avait toutefois déclaré, en sa présence, que sa défunte épouse avait toujours sur elle, à l’heure de sa mort, la robe qu’elle avait portée à une réception, le soir même. Candra avait probablement été tuée peu après avoir regagné son appartement. Or elle avait pour habitude de ne quitter une fête qu’à la fin, que les réjouissances se terminent à minuit ou à l’aube.
— Qu’avez-vous fait ensuite ?
— Je suis allé me coucher.
— Seul ?
— Oui.
Joseph Aquino soupira. Son collègue paraissait fatigué. Richard avait été leur principal suspect, et il venait de discréditer leurs thèses, une à une. Ce qui avait dû apparaître aux policiers comme une affaire relativement simple se compliquait de minute en minute.
— Nous aimerions que vous restiez avec nous pendant que nous vérifions quelques petites choses, déclara Ritenour.
— Je comprends.
Il leur lança un regard serein, leur signifiant ainsi qu’il savait parfaitement à quelles vérifications ils entendaient procéder.
— Et puis j’accepterais volontiers cette tasse de café, ajouta-t-il. Si toutefois on ne m’interdit pas l’accès des toilettes.
Les deux inspecteurs lui adressèrent des sourires piteux.
— Bien sûr. Comment le prenez-vous ?
— Noir.
— Mauvaise habitude, remarqua Aquino en sortant. Mieux vaut le diluer dans quelque chose d’autre.
— Je prends le risque, dit Richard.
Il pensait à Sweeney, se doutait que la jeune femme avait besoin de lui. Car elle avait forcément peint la mort de Candra. Le milliardaire brûlait d’envie d’être rassuré sur le sort de son amie, et il dominait ce désir à grand-peine. Il se refusait toutefois à attirer l’attention des policiers sur Sweeney. Dans la mesure où sa peinture reflétait la réalité – et c’était probablement le cas –, la police risquait de l’arrêter. Or Richard tenait absolument à éviter pareille épreuve à la jeune femme.
— Puis-je téléphoner chez moi ? demanda-t-il.
Si Sweeney avait tenté de le joindre, elle aurait laissé un message à ses assistants.
— Bien sûr ! Utilisez le téléphone qui se trouve sur mon bureau, proposa Ritenour.
Richard composa le numéro de son hôtel, Tabitha Hamrick, futur génie de la finance, prit la communication.
— Tab, c’est Richard. Des messages ?
— Des milliers.
L’assistante soupira.
— Je suis navrée, Richard. Puis-je faire quelque chose ?
— Non. J’ai prévenu les parents de Candra. Ils ne devraient plus tarder. Oh, j’ai oublié de leur réserver une chambre au Plaza. Vous voulez bien vous en charger, Tabitha ? Je prends les frais à ma charge.
— Pas de problème, Richard. À propos, miss Sweeney a téléphoné ce matin. Je lui ai promis de vous faire part de son appel.
— Merci.
L’homme d’affaires aurait aimé interroger Tabitha plus avant, savoir si Sweeney lui avait paru nerveuse. Il s’en abstint, à regret.
— À quelle heure ? demanda-t-il.
— Je crois qu’il était près de 11 heures. Je l’ai noté. Attendez… Voilà ! À 10 h 57.
Tard dans la matinée, donc. Sweeney avait manifestement vaincu son hypothermie sans aide extérieure. Richard en éprouva un véritable soulagement.
— Très bien. Merci, Tabitha.
— Vous serez là cet après-midi ?
Il jeta un coup d’œil à Ritenour.
— Vous en avez encore pour quelques heures, n’est-ce pas, inspecteur ?
— Exact, répondit Ritenour.
Puis il adressa un sourire d’excuse à Richard. Le policier avait fait preuve d’agressivité au début de l’interrogatoire, mais se montrait à présent très courtois.
— Non, je ne pense pas, dit Richard. À demain, Tabitha.
Il raccrocha. Aquino parut avec trois gobelets de café, qu’il tenait serrés entre ses mains. Richard prit le café noir. Les policiers burent chacun leur breuvage additionné d’une telle quantité de crème qu’il en était presque blanc. Richard comprit pourquoi dès la première gorgée.
Cette boisson lui rappela Sweeney, et son besoin de chaleur. La jeune femme lui manquait terriblement. Le doute n’était plus permis : il était amoureux d’elle.